Architecture et société néolithique. L’unité et la variance de la maison danubienne.

L’étude de l’habitat, de la maison, est une partie essentielle de l’archéologie. Cela sert non seulement à comprendre comment les gens qui y habitaient passaient leurs journées, mais aussi à comprendre la façon dont les individus et les sociétés percevaient leur environnement, quelle était leur conception du monde. Un modèle architectural mêle techniques et choix concrets, ainsi que choix idéels et la représentation concrète d’une perception du monde.


Anick Coudart présente donc dans son ouvrage une étude conduite pendant de nombreuses années, étude qui allie une démarche ethnoarchéologique et une étude statistique des maisons danubiennes. L’étude que nous allons présenter a été publiée dans les Documents d’Archéologie Française n°67 en 1998, et il semblerait qu’il s’agisse d’un approfondissement de la thèse de l’auteur, soutenue en 1987.

Cette étude porte sur la maison danubienne, appellation qu’il convient de définir avant de poursuivre notre propos. Le terme « danubien » sert à désigner les cultures néolithiques qui se sont développées en Europe centrale et occidentale. Au cours du Néolithique moyen européen (5500-5000), on voit surgir un plan de maison particulier, qui se répand avec peu de variations visibles au premier abord sur une vaste étendue géographique (de la Pologne à l’Yonne en France). Ce plan est associé à de la culture matérielle rubanée. Il est encore utilisé (avec quelques changements, comme nous verrons plus loin) au Néolithique récent européen (5000-4500), bien qu’associé à des éléments de culture appartenant à ce qu’A. Coudart appelle les cultures post-Rubanées. Les structures dont il est question ont un plan rectangulaire et allongé, l’espace interne étant structuré par une succession de poteaux alignés trois par trois : les tierces. Les poteaux qui les composent sont alignés longitudinalement ainsi que transversalement. Les tierces délimitent des travées. L’élévation n’étant jamais conservée, les vestiges que l’on possède sont composés uniquement des trous de poteau formant le plan des maisons. C’est ce modèle de maison que l’on désigne ici sous le nom de « maison danubienne », en distinguant la maison Rubanée de la maison post-Rubanée.

L’étude réalisée par Anick Coudart vise tout d’abord à démontrer que la maison danubienne est « une », et que les variations qui existent dans ce modèle se déclinent selon un registre de formes bien précises. Il s’agit donc d’essayer d’établir une typologie de ces variations, et essayer de trouver des interprétations à l’aide d’analogies ethnographiques.

Le but de ce dossier sera donc de présenter cette étude, l’échantillon étudié, les méthodes utilisées, et les résultats obtenus, le tout en mettant l’accent sur l’approche ethnoarchéologique qu’adopte A. Coudart.

I) La documentation archéologique utilisée : les structures d’habitation danubiennes
A) Les maisons danubiennes
B) Un système descriptif statistique
II) La démarche d’étude : un traitement statistique renforcé par des exemples ethnographiques
A) Le traitement statistique des données archéologiques
B) L’apport de l’ethnographie
III) Conclusions de l’étude
A) Les résultats du traitement statistique
B) L’analyse et les interprétations à travers l’analogie ethnographique
Conclusion

I) La documentation archéologique utilisée : les structures d’habitation danubiennes.

A) Les maisons danubiennes

L’étude d’A. Coudart porte sur la maison danubienne, modèle d’habitation adopté par différentes cultures du Néolithique d’Europe centrale (telles qu’on peut les différencier par leur culture matérielle). Les cultures en question sont, en un premier temps, la culture Rubanée, qui laisse place ensuite à différentes cultures archéologiques que l’on désigne sous les noms de Stichbandkeramik, Hinkelstein, Grossgartach, Lengyel, Rössen, Hainaut, Blicquy-Villeneuve Saint-Germain et Cerny. Ces cultures, et donc le modèle de maison étudiée, s’étendent sur un vaste espace géographique, allant de la Pologne à l’est de la France. L’échantillon étudié par A. Coudart est donc constitué de 76 sites archéologiques, dont 49 du Rubané et 27 de cultures du post-Rubané . À l’intérieur de ces sites, les plans de maisons les plus « lisibles » archéologiquement ont été sélectionnés. Cela nous donne un total de 424 plans de maison, dont 349 maisons rubanées et 75 post-rubanées.

Afin de faciliter l’étude statistique, l’auteur définit des aires géo-culturelles et une périodisation. Les aires géo-culturelles sont définies en fonction de certaines variations dans l’outillage lithique et dans les techniques de décoration des poteries, variations que l’on retrouve sur des aires géographiques précises, au sein d’une même culture matérielle rubanée. On distingue ainsi une « zone orientale » regroupant les sites de Petite Pologne, Slovaquie, Moravie et Silésie, et caractérisée par des décors céramiques en « notes de musique » et une absence d’armatures de flèche. La « zone centrale » regroupe les sites en Bohême, Saxe, Basse Saxe, Bavière et Franconie, et est caractérisée par l’existence du décor céramique de type Sarka. La « zone occidentale » correspond à la Ruhr, la Moselle, la région du Rhin et la Meuse, le Hainaut, la Souabe et la Marne. L’utilisation d’armatures de flèche est prédominante dans cette zone, ainsi qu’un décor à rubans remplis d’incisions et points, exécuté au peigne. Finalement, on a les « marges occidentales », zone regroupant les sites dans l’Yonne et l’Aisne.

  Figure 1 Carte des zones géoculturelles du Rubané. COUDART 1998

Figure 1 Carte des zones géoculturelles du Rubané. COUDART 1998

Les sites en question se trouvent répartis donc sur toute l’aire géographique occupée par les cultures rubanées et post-rubanées, mais l’auteur regrette que cette répartition soit assez inégale, en particulier en ce qui concerne les sites des périodes les plus anciennes dans la zone orientale, extrêmement peu nombreux. La limite ici est de l’ordre du corpus archéologique. De nombreux sites en Allemagne sont étudiés, quelques-uns en France, en Rép. Tchèque, Slovaquie, Pologne et Belgique. Certains noms de sites reviendront souvent dans cette analyse, du fait de leurs particularités : Langweiler en Rhin-Meuse, Bylany en Bohême, Hienheim en Bavière.

La périodisation utilisée par A. Coudart divise la période étudiée (Néolithique moyen et récent européen, allant grosso modo de 5000BC à 3600) en phases 1, 2, 3 et 4, du plus ancien au plus récent. Par ailleurs, au cours de cette étude, les termes de phase « ancienne », « moyenne », « récente » et « tardive » sont utilisés pour désigner les phases du Rubané. Si une critique peut être faite sur l’étude, c’est l’absence de corrélation rendue explicite entre phases et chronologie absolue. L’auteur fait référence cependant à un certain nombre d’auteurs et leurs phasages relatifs. Et l’on pourrait aussi penser que la chronologie absolue n’a que peu d’incidence dans l’étude de l’auteur, bien que l’évolution dans le temps du modèle soit un aspect abordé en long et en travers dans l’étude.

B) Un système descriptif statistique

Nous allons donc commencer par présenter assez brièvement le traitement statistique utilisé. Pourquoi brièvement ? La quantité et densité des données brutes traitées par A. Coudart sont telles que vouloir traiter en détail cette démarche nous prendrait bien trop de temps et de pages.

Ce sont donc les grandes lignes que nous allons ici présenter. Comment peut-on traiter statistiquement un plan de maison ? Faut-il établir une typologie, comme Modderman avait déjà essayé de faire avant A. Coudart ? L’auteur nous dit que ceci est impossible si l’on comprend la maison danubienne en son ensemble. Comme lorsqu’il s’agit de résoudre une équation mathématique, A. Coudart propose de décomposer la maison en différents éléments constitutifs, des variables, pour lesquelles elle décline les modalités. Les variables sont aussi bien qualitatives que quantitatives. À ceci elle joint les variables ayant trait à l’implantation de la maison dans le site, et l’implantation de celui-ci dans une zone géographique et un réseau de relations. Ainsi, la maison danubienne est décomposée, entre autres, en date, forme du plan au sol ( « rectangulaire », « pseudo-rectangulaire », « légèrement trapéziforme », « trapéziforme », « naviforme », « pseudo-trapéziforme »), partition (« monopartite », « bipartite », « tripartite »), structuration spatiale, système de séparation entre les différentes parties de la maison, types de paroi longitudinale, arrière et frontale (façade), position des fosses des maisons, ainsi que diverses mesures, accompagnées de catégories de ces mêmes mesures.

Figure 2. Types de structuration spatiale reconnus. COUDART 1998

Figure 2. Types de structuration spatiale reconnus. COUDART 1998
Nous allons donc maintenant présenter la démarche d’analyse utilisée par A. Coudart.

II) La démarche d’étude : un traitement statistique renforcé par des exemples ethnographiques.

La démarche est tout d’abord statistique. Cependant, l’analyse statistique pure et dure semble être incompatible avec des interprétations sociétales basées sur le plan des maisons. De ce fait, A. Coudart fait appel à la documentation ethnographique, ainsi qu’à des principes relevant de l’anthropologie sociale.

A) Le traitement statistique des données archéologiques

Le système descriptif ayant déjà été brièvement présenté, nous allons maintenant développer la démarche statistique utilisée. La population statistique étudiée est divisée en 2. L’auteur a décidé de différencier les maisons rubanées des maisons post-rubanées dans l’étude statistique, tout en utilisant le même système descriptif. Les calculs et décomptes sont effectués sur la population totale, mais aussi sur la population par phase et par zone géoculturelle. Ainsi, des comparaisons peuvent être effectuées, permettant d’observer une possible évolution dans le temps du modèle, ainsi que les variations existant entre les différentes « régions » du Rubané.
Les résultats du traitement statistique permettent d’observer quelle est la modalité la plus fréquente pour les différentes variables

B) L’apport de l’ethnographie

Anick Coudart fait appel à une documentation ethnographique variée dans son étude, et y puise des hypothèses d’interprétation des résultats retrouvés par le traitement statistique. De nombreuses populations sont évoquées, ainsi que des auteurs comme Godelier, Lemonnier ou Fox. Les analogies ethnographiques sont utilisées dans 2 grands domaines : essayer d’expliquer des choix architecturaux, afin de pouvoir reconstituer les techniques de construction utilisées par les populations du Néolithique européen, et reconstituer la vision de l’organisation sociale qui peut transparaître à travers l’architecture danubienne. En d’autres mots, l’analogie ethnographique est utilisée afin de reconstituer des aspects « concrets » de la vie dans le Néolithique, et des aspects « idéels » ou « abstraits ».

Les analogies utilisées concernent principalement la population des Baruya de Nouvelle Guinée. Les Baruya font partie des tribus de langue anga de ce pays. Il s’agit de communautés d’agriculteurs et éleveurs, d’une société sans classes où les hommes dominent les femmes. Cette population a été étudiée par Maurice Godelier en particulier, ainsi que Pierre Lemonnier, tous deux des anthropologues français. Il semblerait que, uniquement dans le cas de cette population, Anick Coudart ait participé dans une mission ethnographique en compagnie de Pierre Lemonnier . Outre ceci, elle se base sur les ouvrages de ces 2 ethnologues pour développer son propos.
L’exemple des populations Baruya est utilisé de façon récurrente, mais des analogies tirées d’autres populations sont utilisées plus ponctuellement. Ainsi, Anick Coudart fait appel à des exemples tirés de l’architecture traditionnelle en Andalousie, des Simbari, Langimar et Lohiki, populations issues aussi de Nouvelle Guinée. Elle tire aussi des arguments des travaux de Robin Fox sur les Shoshone, ainsi que les études sur la reconstitution de la filiation à l’aide de données archéologiques de William L. Allen et James B. Richardson .

La mise en relation des populations Baruya avec les populations Néolithiques d’Europe semble avoir une certaine pertinence, dans la mesure de nos connaissances sur la société rubanée. Il s’agit dans les deux cas de populations d’agriculteurs et éleveurs sédentaires, sans État. Cependant, comme il est toujours le cas dès qu’on parle d’analogies ethnographiques, des limites existent. Les deux sociétés comparées n’évoluent absolument dans le même milieu, les espèces qui constituent la base de leur économie sont différentes, la culture matérielle est différente. Plus précisément, dans le cas de cette étude, on remarque que les Baruya habitent dans des maisons à plan bien différent (circulaire et non pas rectangulaire) de celui des premiers agriculteurs d’Europe. Cependant, des parallèles peuvent être établis. Concrètement, même si le plan des structures est différent, les matériaux et techniques de construction utilisées dans les deux cas semblent présenter des similarités marquantes. Abstraitement, il semble possible, à travers une étude détaillée comme celle que nous présentons, de mettre en avant certaines similarités dans l’organisation des deux sociétés.
Du point de vue méthodologique, comme on l’a dit, l’analogie est utilisée. Dans le cas de la reconstitution des aspects « abstraits » des sociétés néolithiques visibles à travers leur architecture, certains axiomes et règles de l’anthropologie sociale sont utilisés.
Nous allons donc présenter maintenant les résultats de cette étude.

III) Conclusions de l’étude

Les données archéologiques brutes sont tout d’abord analysées à travers un traitement statistique. Les informations résultant de cette étude sont à leur tour interprétées en 2 temps grâce à une documentation ethnographique. Nous allons présenter maintenant ces résultats et hypothèses interprétatives.

A) Les résultats du traitement statistique

Ces résultats sont présentés en deux temps par A. Coudart. Elle distingue en effet les données de terrain des données indirectes. En outre, comme nous l’avons déjà dit plus haut, elle distingue les maisons rubanées des maisons post-rubanées.
Les données de terrain concernent les variables que nous avons évoquées plus haut, au sujet du système descriptif. Les données indirectes comprennent les différents calculs de quotients effectués par A. Coudart.
Cette partie de notre étude risque d’être ardue du fait de la nature même des données que nous présenterons, mais nous essaierons de rendre le tout le plus clair possible. Ce ne sera pas une liste exhaustive.

– Les maisons rubanées :
Nous présenterons les résultats dans l’ordre que le fait l’auteur dans le livre. Nous ne prendrons en compte dans cette étude que les modalités les plus fréquentes, ou celles évoquées en particulier par A. Coudart. Tout d’abord, en ce qui concerne le plan de la maison, on remarquera que la forme la plus courante est celle du rectangle (41,5% des maisons rubanées de l’échantillon étudié). Elle domine pendant les phases moyenne et récente. Pendant la phase tardive, on voit une nette augmentation des plans trapéziforme et naviforme.

Figure 3. Types de plans au sol. COUDART 1998

Figure 3. Types de plans au sol. COUDART 1998

Cependant, il convient de remarquer qu’un certain nombre de maisons dans l’échantillon ne sont pas datables. C’est du moins ce que l’on assume en regardant les tableaux suivants. On remarque en effet que l’effectif cumulé ne compte, dans aucun cas, les 349 maisons de l’échantillon. Aucune explication n’est donnée à ce sujet.

Figure 4. Tableaux présentant les variations des plans dans le temps et dans les zones géoculturelles. COUDART 1998

Figure 4. Tableaux présentant les variations des plans dans le temps et dans les zones géoculturelles. COUDART 1998

La partition des maisons se fait en parties. En ce qui concerne la partition des maisons, la maison tripartite domine clairement, avec 92% de l’échantillon étudié. Ceci veut dire que 92% des maisons rubanées étudiées ont une partie avant, centrale et arrière. Les maisons bipartites sont rares.
La structuration spatiale telle qu’on peut la voir à travers les travées des parties avant et arrière de la maison est une autre variable. Comment reconnaître l’avant de l’arrière ? On a parfois identifié des vestiges de porte, se trouvant toujours sur un petit coté, orienté sud, sud-est ou est. De ce fait, on identifie l’avant comme le petit côté orienté en ces directions. La modalité dominante est ce qu’A. Coudart nomme le « type D », c’est-à-dire la succession de travées progressives. En allant de l‘avant vers l’arrière de la maison, on a une travée courte, puis une moyenne, puis une ou plusieurs longues, la longueur de la travée longue correspondant souvent à la somme des longueurs des travées courte et moyenne (se référer à la figure 2). Le type D caractérise 81% des maisons étudiées, et sa prédominance est particulièrement marquée dans la zone occidentale, alors que dans la zone orientale on a un équilibre entre les types A, B et C. On peut donc dire que le type D s’est révélé être celui qui convenait le plus aux populations néolithiques, du point de vue technique ou culturel, étant aussi le type qui s’affirme de plus en plus au cours du temps.
Le plus souvent (dans 75,5% des cas), les parties avant et centrale sont séparées par un « couloir », 2 tierces très rapprochés. Encore plus souvent (91% des cas), un couloir sépare la partie centrale de la partie arrière.

Pendant les phases ancienne et moyenne, l’aménagement le plus fréquent de la partie avant était le « grenier », ainsi appellé car on voit que la profondeur des trous de poteau est plus importante à l’avant, ce qui impliquerait qu’ils supportaient un poids plus important, peut-être un plancher où l’on stockait le grain.
La partie centrale est composée de 2 travées dans 55,5% des cas, ce qui implique une certaine stabilité. Au contraire, la composition de la partie arrière est plus variée, les modalités les plus fréquentes étant à 1 travée (26,5%), 2 travées (29%), et 3 travées (21%).

Les parois longitudinales sont à 85% simples. Dans les maisons rubanées, les parois n’ont jamais été portantes, le poids du toit étant supporté par les tierces. Dans la phase tardive, l’aménagement à pseudo-contreforts symétriques devient plus fréquent. Dans 65,5% des cas, les maisons sont « petites et moyennes », c’est-à-dire que leur longueur est comprise entre 5,00m et 21,90m.
-Les maisons post-rubanées :
Dans ce cas, A. Coudart nous indique que les incertitudes existant par rapport à la datation et l’attribution culturelle des maisons post-rubanées rendent l’échantillon étudié statistiquement peu satisfaisant.
À différences que chez les maisons rubanées, le plan rectangulaire n’est pas attesté dans l’échantillon étudié. Les plans les plus fréquents sont le naviforme (48%) et trapéziforme (38,5%).

On a plus souvent une maison bipartite (41%) qu’une maison tripartite (32%). On remarque aussi que le nombre de maisons monopartites augmente (27%).
L’aménagement des tierces est le plus souvent(39,5%) de type G : succession monotone de tierces en très longues travées.
-Conclusions de l’étude statistique
On peut voir à travers cette approche l’homogénéité qui existe dans l’architecture pendant le Rubané, homogénéité qui semble se fissurer pendant la période post-rubanée. Mais, alors même que le modèle est homogène, des variations dans les aménagements existent d’une maison à l’autre, ce qui rend impossible de réaliser une typologie « simple » de la maison danubienne. De ce fait, A- Coudart propose d’analyser la maison sur la base des différentes composantes. Ainsi, elle identifie 14 éléments temporellement et spatialement stables. Ces éléments seraient le critère nécessaire à cette période pour appeler cette structure une maison.

Ces éléments sont :
• La conception longue de la maison
• La forme quadrangulaire du plan
• Le surnombre de poteaux par rapport à ce qui est physiquement nécessaire
• Le regroupement de poteaux en tierces parallèles
• La partition des espaces internes
• La présence d’un système de séparation entre ces espaces
• Le rôle non portant des parois
• Le registre de formes optionnelles à l’avant
• Idem dans la partie centrale
• Idem à l’arrière
• La longueur relative des travées et la distribution des tierces entre partie avant et arrière.
• La forme des murs extérieurs
• L’aménagement de l’environnement extérieur immédiat (fosses d’extraction)
D’autres éléments sont contingents, rencontrés ar exemple uniquement dans une région, et pour lesquels établir une typologie est impossible.

B) L’analyse et les interprétations à travers l’analogie ethnographique

Comme nous l’avons déjà expliqué plus haut, ces interprétations se déclinent en 2 modalités : les aspects concrets et les aspects abstraits liés à l’architecture danubienne.
-Techniques et matériaux de construction :
L’ethnoarchéologie est mise à contribution afin de reconstituer les gestes et les choix possiblement effectués par les sociétés néolithiques au moment de l’édification de leurs maisons. Les analogies avec les peuples déjà évoqués sont insérées dans un discours archéologique. Nous avons décidé de nous concentrer sur les observations ethnographiques, et résumer succinctement les résultats « purement archéologiques ».
Tout d’abord, il est mis en avant que les néolithiques n’auraient pas eu besoin d’instruments sophistiqués afin de résoudre certains problèmes techniques. Des techniques simples pouvaient et sont encore employées par certaines populations afin de, par exemple, calculer la pente d’un toit.
Les essences utilisées pour la confection des poteaux des maisons sont, d’après les études palynologiques et anthracologiques, le chêne (l’essence la plus fréquente), l’érable, l’orme, le merisier et le pin. Le clayonnage a pu être en saule, tilleul ou noisetier. Le torchis était extrait des fosses latérales.

Figure 5. Schéma de´crivant les différentes composantes de la charpente du toit. COUDART 1998

Figure 5. Schéma de´crivant les différentes composantes de la charpente du toit. COUDART 1998

D’après les observation ethnologiques et expérimentations, il a été supposé qu’il faudrait environ ¾ d’heure à un homme pour couper à l’aide d’une herminette en pierre un tronc dont le fût (de diamètre compris entre 30 et 50cm) aurait pu être utilisé dans une maison danubienne. Afin d’assembler les différentes pièces de la charpente, des liens végétaux étaient probablement utilisés, ainsi que des encoches à mi-bois. Les liaisons de la charpente du toit des maisons danubiennes étaient probablement longitudinales, la présence d’une ferme étant superflue. Les pannes longitudinales, installées l’une après l’autre, avaient probablement les extrémités soutenues par un poteau.

Figure 6. Hypothèses de liens longitudinaux pour la charpente. COUDART 1998

Figure 6. Hypothèses de liens longitudinaux pour la charpente. COUDART 1998

Le toit était peut-être à double pente, les trous des poteaux intérieurs étant beaucoup plus profonds que ceux de l’extérieur, suggérant qu’ils portaient le poids de la toiture. La couverture pourrait être végétale : chaume, roseau, bardeau de bois, écorce de bouleau. S’il s’agissait de chaume ou de bottes de roseaux, il est possible qu’ils aient été fixés à des voliges accrochées aux chevrons du toit par des liens végétaux. Un échafaudage interne aurait cependant été nécessaire pour les accrocher.

Figure 7. Couverture de chaume chez les Baruya. COUDART 1998

Figure 7. Couverture de chaume chez les Baruya. COUDART 1998

Il a longtemps été supposé que les murs des maisons devaient mesurer environ 2m. Mais les exemples ethnographiques indiquent qu’un toit en pente et une telle hauteur des murs impliqueraient une perte de la chaleur générée par le(s) foyer(s), chaleur probablement recherchée pendant les hivers européens. Il faudrait donc peut-être restituer des murs plus bas.
Dans les maisons post-rubanées, à plan naviforme ou trapéziforme, le faîte était possiblement incliné vers l’arrière, afin de maintenir un angle du toit égal (alors que la façade est de largeur supérieure à celle de la paroi arrière).

Figure 8. Reconstitution d'une maison naviforme. COUDART 1998

Figure 8. Reconstitution d’une maison naviforme. COUDART 1998

-Aspects « abstraits » : la société néolithique
Bien que soulignant que cette démarche est loin de donner des résultats satisfaisants, A. Coudart effectue aussi une estimation sur la quantité d’habitants qui pouvaient occuper ces maisons. Pour ce faire, elle s’appuie sur les travaux de Narroll en 1962. Celui-ci met en relation taille d’une population et superficie habitée, et se base donc sur des exemples ethnographiques. Il estime 10m2 par personne. La question qui se pose ensuite est celle de la contemporanéité des maisons. Combien de maisons sont-elles occupées par phase dans un site ? Des moyennes ont été faites en se basant sur les sites dont les phases sont bien déterminées, arrivant à un résultat de 5 maisons contemporaines par phase d’occupation (avec un écart-type de 3). En estimant, comme le fait B- Soudsky, que chaque foyer dans une maison correspond à une famille nucléaire, on arrive à une population estimée par village d’entre 150 et 260 habitants. Dans le cas de hameaux à 3 maisons, ce chiffre diminue aux environs de 80.
3 axiomes permettent d’étudier la variance de la maison danubienne. On comprend ici la variance comme le processus qui permet aux composantes architecturales qui définissent une maison de varier sans détruire l’équilibre du système (= la maison).

Les axiomes sont :

A) Si l’intervalle des valeurs de l’indice de variation d’une composante est étroit mais que la composante n’est jamais uniforme, alors cette composante exprime la manière dont les habitants se sont singularisés parmi les leurs.

B) Si l’intervalle est étendu et les valeurs se rapprochent de l’uniformité dans les petits sites, les sites en périphérie et de colonisation tardive, alors cette composante exprime le degré de normalisation du village.

C) Si l’indice de variation n’est jamais uniforme, l’intervalle est étendu et plus ou moins le même dans toutes les zones géoculturelles, alors la variation est nécessaire. Elle est systématique et est liée aux fonctions indispensables au maintien et à la reproduction du groupe.
Se basant sur ces axiomes, on peut voir que les différents plans de maisons coexistent dans un même site. Se référer donc à l’axiome A). Pour la structuration spatiale des tierces, on parle plutôt de l’axiome B). En effet, les sites isolés comme Hienheim sont les plus uniformes de ce point de vue. La variation de la partie avant des maisons est grande, ce qui pourrait s’expliquer par une raison fonctionelle. Rôle de grenier, mais aussi lieu de passage et de division entre espace public et privé, la partie avant servirait donc à afficher le statut des familles et individus habitant dans la maison. Donc ceci relèverait de l’axiome C).Les variations de la partie centrale relèvent plutôt de l’axiome B), car elles sont plus marquées dans certains zones géographiques. La partie arrière n’étant jamais uniforme, on considère que ses variations relèvent de l’axiome C).

L’intégration des individus au sein de la communauté relèverait donc du fait que le registre de formes servant à construire l’habitat est strictement défini. La partie avant, dont la variation semble être un aspect nécessaire à la reproduction du groupe, pouvait révéler des différences non pas de statut, mais de fonction des individus au sein de la communauté. La partie centrale semble être un domaine à la fois réservé et accessible. La concentration de résidus dans les fosses au niveau de cette partie semblerait indiquer qu’il s’agisse de l’endroit réservé aux activités domestiques. La partie arrière est la zone la plus retranchée. Dans de nombreux exemples ethnographiques, la partie domestique relève de l’univers féminin. Mais le rôle économique de la femme dans ces sociétés étant loin d’être négligeable, le lieu en question n’est souvent pas confiné. La partie centrale, lieu ou se déroulent les activités domestiques, serait un espace dédié aux femmes ?

Les études d’Allen et Richardson de 1971 signalent qu’il est impossible de restituer des lignages à l’aide de vestiges archéologiques. Cependant, A. Coudart essaie de restituer un système (patrilocal ou matrilocal, patrilinéaire ou matrilinéaire) en se basant sur les travaux de Fox. Les Rubanés, vivant dans des petites communautés à faible production, sont dans une situation « à risques ». Afin de diminuer les risques, il est probable qu’une société égalitaire ait existé, ou chaque individu peut avoir égal accès aux informations et ressources. Ceci implique que chaque unité d’habitation participe à l’unité, la cohésion et la reproduction du groupe, sans que cela implique l’absence de différences de fonctions de chaque individu au sein de la société, pour des raisons d’efficacité ou de capacité. Ainsi, par exemple, les maisonnées dont la structure d’habitat possède un grenier à l’avant pourraient avoir été chargées de la gestion de ressources alimentaires, le grenier étant à la vue de tout le monde pour que la communauté exerce éventuellement un contrôle sur cette gestion.

Chez les Kekchi Maya du Belize, une société en apparence égalitaire, les maisons sont toutes identiques. Les variations de longueur dans ces maisons correspondent à l’ancienneté de l’implantation de celle-ci. Ceci pourrait aussi être le cas dans les sociétés néolithiques d’Europe centrale.

Selon les études de Lemonnier sur les populations des Highlands de Nouvelle-Guinée, l’émergence de big men (hommes ayant un statut particulier dans la société, étant garants et organisateurs des échanges mais possédant un pouvoir politique limité) dépend de l’existence d’une période de conflits, de guerre. Les rubanés n’ayant de toute évidence pas connu de conflits, A. Coudart signale qu’il est peu probable que des big men aient existé dans ce sociétés.
Cependant, il est possible qu’une hiérarchie ait existé, qu’A. Coudart qualifie de « hiérarchie séquentielle ». Il s’agit de diviser une société en unités gérables, de nombre inférieur à 6, afin d’éviter les conflits entre unités. Ethnologiquement, cette division se fait en familles, clans, tribus, lignages. Des ensembles plus grands peuvent englober les plus petits afin de limiter à 5 les unités. Ainsi, dans la société rubanée, où la moyenne des maisons contemporaines par site semble avoir été de 5, chaque maisonnée pouvait constituer une de ces unités à pouvoir décisionnel.

À la période post-rubanée, le changement du modèle architectural révèle une augmentation dans les variations individuelles. Le modèle de la maison longue rubanée est démantelé, bien que certains aspects continuent : l’utilisation d’un plan quadrangulaire, la conception longue de la maison, la partition….Ceci implique des variations régionales et locale, indiquant l’absence de reproduction d’une unité supra-locale telle qu’elle pouvait exister au Rubané. L’institution collective cède devant des entités individuelles. Il n’y a pas mise en place d’une vraie stratification sociale, mais la différenciation et la compétition semblent être favorables aux disparités à venir.

Conclusion

La maison est non seulement un lieu de vie, mais aussi un lieu où s’exprime la conception du monde des sociétés, où l’on peut lire l’organisation sociétale. L’édification de ces habitations relève de contraintes matérielles mais aussi culturelles, car elles sont faites par le groupe et pour le groupe. Une société ne peut donc pas modifier sa façon de construire sans modifier profondément sa vision du monde.
La maison danubienne présente donc au premier abord une uniformité spatiale et temporelle. Cependant, des variations existent, variations s’inscrivant dans un registre défini de formes, c’est-à-dire dans une typologie. Il est donc possible, à travers des exemples ethnographiques, des données archéologiques et une étude statistique de ces données, d’essayer de reconstruire la conception du monde et de la société qui se dégage de ces structures.

 Dossier d’Ethnoarchéologie-L3 2014  par Astrid MARTY

Bibliographie :
COUDART, A., Architecture et société neólithique. L’unité et la variance de la maison danubienne, DAF n°67, 1998.
COUDART A., « De l’usage de l’architecture domestique et de l’anthropologie sociale dans l’approche des sociétés néolithiques : l’exemple du Néolithique danubien » in Le Néolithique du nord-est de la France et des régions limitrophes, DAF n°41, 1987.
COUDART A., CLEUZIOU R., « Du rapport entre l’ethnologie et l’archéologie », in Nouvelles de l’Archéologie n°99, 2005, p. 48-85.
GODELIER M., « Ethnie-tribu-nation chez les Baruya de Nouvelle-Guinée », in Journal de la société des océanistes n°81, t. 41, 1985, p. 159-168.

Annexe :

9. Liste des sites rubanés utilisés lors de l'étude. COUDART 1998

9. Liste des sites rubanés utilisés lors de l’étude. COUDART 1998

10. Liste de sites post-rubanés utilisés lors de l'étude. COUDART 1998

10. Liste de sites post-rubanés utilisés lors de l’étude. COUDART 1998

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