Comprendre le radicalisme islamique avec Olivier Roy : L’Islam Mondialisé (2003)

               Olivier Roy est agrégé de philosophie et directeur de Recherche au CNRS. Il s’intéresse aux problématiques de l’Islam et parle de L’Echec de l’islam politique dans un premier temps (en 1972) pour ensuite s’intéresser à la relation entre la mondialisation et le fondamentalisme islamique dans l’Islam Mondialisé, en 2003. C’est ce dernier ouvrage que nous allons étudier.

L’auteur explique en huit chapitres en quoi le radicalisme islamique n’est pas, à proprement parlé, une résistance à la mondialisation mais bien un produit et un acteur de celle-ci. Ceci résulte d’une évolution vers la modernité et non pas d’une régression contrairement à ce que l’on pourrait penser. Et l’occidentalisation participe entièrement à ce processus : la migration vers les pays non-musulmans entraine une individualisation de la Religion puisque les musulmans se retrouvent dans une sorte d’anomie, puisque les normes de leur pays d’accueil ne sont calquées sur celles de L’Islam contrairement auparavant. Ainsi, Internet, sans frontière, tient une place centrale dans la diffusion théologique. Le rapport des croyants à leur foi change profondément.

Au-delà de ce constat, l’auteur se questionne sur l’émergence du discours anti-impérialiste : pourquoi son expression la plus radicale se nourrit-elle de référence islamique ? Plusieurs explications sont à envisager : les espaces d’exclusion sociale sont peuplés de personne d’origine musulmane, la fracture mondiale du Nord et du Sud se fait par les pays musulmans et l’Islam défend aujourd’hui une « identité protestataire », même si cette identité ressemble plus à une sous culture urbaine qu’à une réislamisation.

L’islam radical se nourrit donc d’acculturation, d’anti-occidentalisme et de recherche d’identité individuelle culturelle auprès de populations souvent jeunes et défavorisées. J’extrais les parties de l’ouvrage portant sur les phénomènes de culture généralement. Ceci passe par l’acculturation, qui mène à la création d’une nouvelle culture « virtuelle » et non délimitée dans l’espace pour enfin montrer comment le néo-fondamentalisme (ou jihadisme) est né. L’axe principal de cet article sera donc la Culture.

L’Acculturation des musulmans en Occident : Séparation entre religion et culture

 

Influence occidentale et acculturation :

A la suite des vagues d’immigration, de nombreux musulmans se retrouvent dans des pays d’accueil où les normes sociales dominantes ne sont pas calquées sur les règles de l’Islam. Cette conséquence de la mondialisation pousse les musulmans à vivre eux-mêmes leur religiosité qui n’est plus régie par des normes transcendantales comme elle l’était dans les pays d’origine. Ce détachement suit les caractéristiques de l’anomie durkheimienne, soit une perte de repère, et un flottement de normes qui rend l’individu vulnérable.

Avant, l’évidence religieuse faisait partie de l’habitus, de la socialisation et de l’environnement ambiant et était donc simple à respecter. Or les pratiques musulmanes dans les pays occidentaux se heurtent à des valeurs et des normes sociales occidentales qui ne sont pas toujours en accord avec l’Islam, ce qui force à reconstruire son rapport à la foi. Par exemple, vivre un Ramadan est plus facile dans un pays dont c’est une norme. L’enjeu est clair : comment rester un bon musulman dans un espace non-islamisé et occidentalisé ?

La réponse au questionnement : l’individualisation de l’Islam

On parlera plus de religiosité que de religion puisqu’avec l’immigration anomique il y a une plus grande individualisation de la foi, qui est vécue par des choix individuels (religiosité) et non plus contrôlée par une entité supérieure (Religion). Comme nous l’avons dit, les pratiques musulmanes s’occidentalisent (la famille devient moins importante, la place des femmes dans l’espace public est encouragée, la socialisation est moins traditionnelle qu’occidentale, l’homosexualité est reconnue,…) ce qui modifie les pratiques et les normes. Il y a comme une occidentalisation inconsciente qui entraine une reconstruction identitaire.

Il peut y avoir des difficultés à cette reconstruction liées à l’acculturation, c’est-à-dire le détachement de la culture d’origine : on assiste à des complications pour se définir. Des différentes modalités tendent à montrer qu’une « néo-ethnicité » s’impose : d’un côté, les valeurs religieuses musulmanes, et de l’autre, les normes sociales occidentales (on peut manger hallal dans un fast-food). Ces modalités prouvent que ce qui change avec la modernisation et l’occidentalisation c’est que les musulmans vivent leur religion de façon individuelle et entretiennent un rapport inédit à la culture. Deux possibilités sont décrites :

  •  D’un côté, on va complètement différencier Culture et Religion : l’Islam ne sera qu’un caractère de la Culture et non plus sa globalité (les jeunes de quartiers populaires ressemblent plus à leur amis de quartiers qu’à d’autres musulmans en termes de gouts de nourriture ou vestimentaires), la Religion n’est qu’un des facteurs de leur identité culturelle.
  •  De l’autre côté, il y aura un total refus des valeurs occidentales, de la Culture et du politique en général pour de faire de la foi religieuse le fondement de toute identité (fondamentalisme). L’islam devient en quelques sortes privatisé, il n’est plus contrôlé par les habitudes sociales mais est bel et bien individuel.

C’est bien en cela que le radicalisme est un produit de la modernité et de la mondialisation : la foi est personnelle.

Le fondamentalisme islamique : à la fois produit et opposition à l’occidentalisme

Emergence du Salafisme ou « néo-fondamentalisme »

Avec l’individualisation de la foi due à l’acculturation, l’individu devient une cible de prédication. Les doctrines salafistes ont pour but d’effacer tout rapport à l’Occident en pour retrouver les fondements de l’Islam des pieux anciens. Il faut se détacher de la culture, de l’histoire politique où colonialisme, croisades et plus récemment interventionnisme américain ont aliénés les musulmans.

Les salafistes souhaitent revenir aux textes originaux, et au modèle de société du temps du Prophète. Ils revendiquent un anti-occidentalisme culturel, une indifférence à la Culture en général et aux sciences humaines qui sont des produits occidentaux (histoire, politique, philosophie,…) pour refonder le conservatisme islamique. Le néo-fondamentalisme ou salafisme refuse l’ethnocentrisme occidental : il fait table rase de tout, refuse l’Occident, voire même le principe de Culture au profit de celui de Religion en faisant une lecture très stricte du Coran, dans lequel la déculturation est un principe fondamental.

Or dans les pays occidentaux, les victimes de l’acculturation anomique nécessitent un encadrement de ce qui est licite ou illicite. Avec ces instructions très strictes, le néo-fondamentalisme récupère les perdants de la déculturation en leur redonnant une identité et une ligne de conduite. Ce néo-fondamentalisme est bien un produit de la mondialisation et de la modernisation car il prend sa source dans les conséquences de l’immigration et du colonialisme, tout en se servant de moyens modernes pour reconstituer leur Oumma : internet.

L’Oumma virtuelle d’internet

L’Oumma est la communauté musulmane indépendante de leur nationalité. Il n’y a plus vraiment de terre promise à l’Islam, qui a pour but de récupérer les terres d’Allah, soit toutes les terres selon les fondamentalistes. Grâce aux nouvelles techniques de communication et d’information (principalement internet), joindre des musulmans de toute nationalité et de toute culture devient simple. Leur but est atteint : rassembler au-delà d’une citoyenneté et autour de ce qui compte vraiment : la Religion. « Notre fraternité est réelle et leur citoyenneté est fausse », dit Hibz ut-tahrir (page 168).

Grâce à l’Oumma imaginaire et virtuelle et abstraite d’Internet, les radicaux réussissent à refuser toute citoyenneté et à ignorer les frontières. Khaled Kelkal : « Je ne suis ni français ni arabe, je suis musulman » (p 168). Ainsi, l’Oumma virtuelle s’adresse à un public de déracinés ou en quête d’une identité supranationale : elle pallie à l’isolement de ceux qui rencontrent des difficultés à vivre leur Islam quotidiennement.

Il est difficile de savoir l’influence de l’Oumma virtuelle dans la vraie vie, mais on peut affirmer que c’est un argument de déculturation :

-on a, d’une part, une adhésion religieuse individuelle dans un quotidien de plus en plus sécularisé, où le religieux est absent,

-d’autre part, un espace virtuel où il est omniprésent (page 199).

Le fondamentalisme islamique se nourrit de cette globalisation et de cet affaiblissement des frontières étatiques et politiques du à la mondialisation. C’est en cela que le néo-fondamentalisme est résolument moderne et ancré dans la mondialisation. Grâce à cela, les organisations islamiques tentent de retrouver l’âge d’or de l’Islam : reconstituer le Khalifa en se nourrissent de la déterritorialisation et en combattent les frontières et donc les Etats.

Comprende l’actualité : le Jihadisme et Daech

Selon Olivier Roy, l’émergence des mouvements jihadistes vient de la banalisation des mouvements islamiques qui ont laissé apparaître d’autres formes plus violentes, notamment à la suite de changements politiques (chute de l’URSS, guerre du Golfe, Occupation américaine en Irak). Selon les jihadiste, les USA et les conflits civilisationnels de l’Occident et de l’Orient ralentissent la construction de l’Oumma et du Khalifa.

Tous les membres des premières générations d’organisations jihadistes comme Al Quaïda ont un point commun : celui de l’exclusion sociale. Ils sont souvent en rupture avec leur famille (ce qui est paradoxal dans une religion où la famille est très importante), avec leur pays d’accueil et leur pays d’origine. L’adhésion se présente alors comme une solution de la déculturation.

La seconde génération, elle, voit ses membres se convertir directement en Europe (grâce à Internet) et deviennent des militants internationaux : ils sont le fruit de la mondialisation et de l’occidentalisation (« born again Muslim »). De plus, ils sont déçus par leur débouchés car sont exclus en Occident, tentent de fuir leurs milieux mais leur marginalisation, le chômage et leur manque d’étude les ramènent sans cesse à ce qu’ils tentent de quitter. L’Islam devient une reconstruction protestataire et identitaire.

Au sein même des pays arabes, les jihadistes récupèrent les déçus des printemps arabes. Dans tous les cas, ces organisations terroristes redonnent un sens aux vies des exclus et des marginalisés, souvent à cause des doctrines capitalistes mondialisées, et donc indéniablement moderne.

 

La grande organisation récente (depuis 2012) est Daech. Elle est plus connue sous le nom d’Etat Islamique, or ce terme est faux pour deux raisons : comme nous l’avons vu, les organisations tentent d’abolir les frontières, les citoyennetés et les Etats au profit du Khalifa et de l’Oumma (on ne peut donc pas parlé d’Etat) et elle ne respecte pas les grands principes islamiques (rupture avec la famille, attentats…).

Daech est en grande partie constitué de sunnites, puisque les sunnites ont souvent été exclus par des gouvernements chiites : on retrouve sans cesse ces besoins de réparer les marginalisations par la création d’une nouvelle identité communautaire. Ils sont déçus par leurs débouchés et vivent mal l’exclusion en occident (quartiers). Ils tentent de fuir leurs milieux sans grand succès : l’Islam devient une reconstruction protestataire et identitaire.

Aussi, leur anti-impérialisme et anti-occidentalisme sont nés de l’intervention américaine sur le sol Irakien, et des blessures dues au colonialisme. Ils sont, par ces deux facteurs, un produit de la mondialisation, de l’intervention de l’Occident sur l’Orient. Leur but est de supprimer les frontières crées par les occidentaux, de supprimer la citoyenneté et la nationalité qui sont aussi purement occidentales, pour enfin rétablir le Khalifa uniquement musulman.

Conclusion et ouverture sur le phénomène récent des jeunes convertis qui partent au Jihad

Tout l’objectif du livre est de montrer que « la reconstruction identitaire et l’émergence de nouvelles formes de religiosité se font justement sur le découplage entre religion, culture et territoire. Le territoire n’est plus pertinent, sauf à déployer des armées et faire rouler des chars d’assaut. Le terrorisme est déterritorialisé. » Il faut donc garder le contexte comme argument phare de l’explication du terrorisme islamiques.

L’Islam mondialisé s’insère dans les théories dites « contextualistes » qui expliquent la radicalisation par le contexte : les déçus de l’intégration sociale, les humiliés de l’intervention américaine et les errants de la construction identitaire se lient pour une cause qui ressemble à une vengeance et à une instauration d’un ordre nouveau dans lequel ils ne seront plus perdants.

L’autre théorie, dite « isolationniste », tend à expliquer le radicalisme par la volonté même des organisateurs et non pas par le contexte[1]. La première explication, plus déterministe, semble être la plus cohérente.

Cependant, il reste un phénomène récent encore dur à expliquer : celui des jeunes européens de culture chrétienne, convertis à l’Islam qui partent au jihad pour, d’après eux, donner un « sens à leur vie », pour entreprendre quelque chose. Ici nous avons des jeunes qui ne partagent pas la même culture d’origine, le même milieu social, et qui pourtant semble partager la même animation de donner un sens à leur existence.

La démarche semble la même qu’auparavant, le jihad promet aux déçus de se réaliser, sauf que, contrairement aux « born again Muslim », ces jeunes ne subissent pas une acculturation puisqu’ils se sont eux-mêmes convertis sur le tard en Europe, berceau de leur Culture.

Il y a un manque d’études sur ce phénomène récent, car il y a avant tout un manque de données. On pourrait soumettre l’hypothèse que le point commun de ses convertis enrôlés est leur jeunesse. La jeunesse semble être la caractéristique commune et donc peut relancer les débats sociologiques sur l’existence d’une contestée catégorie « jeune ». La jeunesse n’est-elle vraiment qu’un mot ? Y-a-t-il une autre donnée commune qui pourrait expliquer cet enrôlement étonnant ? Nous pouvons parler du contexte de crise, qui touche beaucoup les jeunes, incertains de leur avenir. Or il parait difficile d’affirmer quoique ce soit pour le moment, ce qui reste cependant troublant, c’est que malgré les différences socio-culturelles des jeunes impliqués, leur âge semble être le point commun majeur du phénomène. Si de nombreux sociologues restent dubitatifs sur la réelle catégorisation des jeunes dans une seule et même classe, le phénomène décrit donne de nouvelle piste d’analyse, encore trop pauvre en données malheureusement.

Quant à la préexistence de Daech et à son élargissement, la prospérité économique et les ressources naturelles dont il dispose donnent à sa longévité un aspect inquiétant. Or, selon les théoriciens[2], si Daech est parfaitement autonome et risque de le rester encore longtemps (disposition de puits de pétroles et zones céréalières fertiles) il y a une limite : Daech, en deux ans, n’a fait que détruire. Selon les théoriciens, sa longévité est compromise car les musulmans (les citoyens ?) de Daech ne peuvent voir un avenir dans une organisation qui ne fait que détruire et tuer, et qui prive la moitié de sa population (les femmes) de leur liberté fondamentale.

Il n’est pas du ressort de ce livre ni de l’article de prédire ce qu’il va se passer, mais nous pouvons tenter d’expliquer un phénomène d’actualité dans son contexte et de sortir de la vision éthnocentrée occidentale qui ne voit les responsabilités que de façon unidirectionnelle.

Pauline Chanvin

Bilbiographie:

[1] « Islamistes radicaux : les comprendre ou les extrader ? », par Moisés Naim, 4 mars 2015, Slate.fr

[2] « Daech : naissance d’un Etat Terroriste », ARTE réalisation de Jérôme Fritel, 2015

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