Structure sociale genrée, Anomie et Friendzone

« Je préférerais qu’on reste ami-e-s » :

Cette phrase est habituellement associée à la situation supposément douloureuse qu’un individu rencontre lorsque, nourrissant des aspirations de relation amoureuse avec un autre individu, il reçoit une réponse négative. Si profondément ancrée dans les représentations des relations personnelles, l’évoquer à quelqu’un suffit à lui faire comprendre la situation à laquelle elle fait référence. Aussi, et c’est un phénomène récent, il arrive fréquemment qu’on associe à cette phrase le terme de « Friendzone ». Mot anglophone ayant connu une prodigieuse célébrité sur Internet, ce dernier désigne cette situation à travers l’image de « zones relationnelles » où sont placés les individus en fonction de leur relative proximité personnelle. La Friendzone, littéralement « Zone ami », est un concept désignant cette situation où l’individu se voit « refuser son passage » du « stade d’ami(e) » à celui de « compagnon ».

Concept apparemment simple, la « Friendzone » révèle au contraire des situations et des réalités beaucoup plus complexes. En effet, nombreuses sont les autres représentations sociales qui viennent s’y greffer : zone uniquement constituée de garçons manipulés, situation injuste et destructrice de l’identité de soi… La Friendzone attise les passions au point qu’elle devient pour certains groupes masculins (et masculinistes) un concept fédérateur d’expression d’un sentiment de frustration envers ce qu’ils perçoivent être la nature féminine même.

A partir d’une logique semblable à celle utilisée par Robert.K.Merton dans « Structure sociale, anomie et déviance » pour expliquer la déviance criminelle, nous chercherons à montrer en quoi la Friendzone est un concept représentatif des problèmes liés aux représentations des rapports de genre tout en les perpétuant.

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Un des premiers éléments à prendre en compte pour saisir les rapports de genre qui sont à l’œuvre dans l’émergence du concept de Friendzone est le fait qu’il est considéré comme proprement masculin, au sens où il refléterait une situation exclusivement ou majoritairement masculine. On trouve ainsi sur internet quantité de définitions qui mettent l’accent sur la dichotomie « Garçons Friendzonés », « Filles Friendzoneuses » : On retrouve ceci dans les Citation 1 et 2.

Citation 1: « La friendzone peut s’agencer à peu près n’importe comment, même si on parle le plus souvent, dans la vie et sur nos chers Internets, de la fille qui « allume » un pote en lui faisant «miroiter» une relation amoureuse, dans le seul but de se servir de sa gentillesse, alors qu’en fait elle préfère sortir avec d’autres mecs (quelle impertinence), généralement considérés comme des « connards » par ces potes si gentils et désintéressés (non).»

Citation 2 :« A l’origine, le terme de Friend Zone est l’endroit où une fille mets ses amis mecs avec qui elle ne veut pas coucher. »

Ces citations révèlent également un autre aspect important des problématiques que soulèvent le concept de Friendzone : sa dimension sexuelle. En effet, un élément fréquemment présent dans les documents que l’on peut trouver sur internet est l’idée d’une privation sexuelle : la « Friendzoneuse » « prive » le « Friendzoné » d’une relation amoureuse mais aussi de relations sexuelles.

Cette idée laisse apparaître en filigranes une certaine représentation de la relation amoureuse, où le rapport amoureux et sexuel prend une forme « contractuelle » de don et contre-don. Dans cette dynamique, le rapport sexuel fait office de « consécration » ou d’ « officialisation » d’une « véritable relation » qui sans cela, apparaît ambiguë ou fausse. Cet élément est visible au travers des citations 3 et 4.

Citation 3 : « Quelques mois après la rupture entre ma copine et moi, j’ai appris qu’elle avait perdu sa virginité avec son nouveau copain. Et à l’époque je l’ai vu comme une trahison et non comme son choix personnel, comme si elle me devait quelque-chose » Dylan Garity – « Friend Zone » (Poème)

Citation 4 :« Un magasine a un jour définit la Friendzone ainsi: « Elle lui parle de sa vie amoureuse et a l’audace de lui demander ses conseils. Il lui rend service, il fait tout ce qu’un petit ami ferait, mais sans les avantages en nature » » Dylan Garity – « Friend Zone » (Poème)

Comme nous l’avons montré, la Friendzone est un concept pensé « au masculin ». De ce fait, le comprendre ne peut se faire qu’à travers une étude de l’importance des rapports de séduction, des relations amoureuses et sexuelles dans la performance de la masculinité.

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En effet, comme étudié lors des séances sur la sociologie des réputations et sur les masculinités, un individu masculin est sujet à de multiples pressions sociales quant à sa réalisation par la séduction. Si tous les individus masculins ne se lancent pas dans une quête permanente de conquête à la manière d’un Valmont, les normes de la masculinité poussent ces derniers vers une quête de réalisation de soi à travers une vie sentimentale et sexuelle active et « réussie ». Cela en est d’autant plus renforcé par l’importance grandissante attribuée au rapport amoureux dans nos sociétés contemporaines. Comme l’avance Eva Illouz dans Pourquoi l’amour fait mal, l’individualisation supposée de ces dernières apporte un prestige social important à la relation amoureuse, qui correspond à la reconnaissance et à l’affirmation de l’exceptionnalité d’un individu par un autre. On comprend dès lors qu’un individu masculin qui échoue dans ses tentatives de séductions échoue dans la réalisation de sa masculinité.

De ce point de vue, la focale portée par les représentation de la Friendzone sur l’importance du rapport sexuel s’explique d’avantage: les hommes étant censés se réaliser à travers leurs opérations de séductions, et les femmes étant censées « se préserver » en toute circonstance, l’acte sexuel devient alors « la preuve » que l’individu masculin a poussé son entreprise de séduction jusqu’à « réussir » à obtenir ce qu’il y a de plus personnel et intime chez sa partenaire. Échouer dans ce processus, c’est au final échouer dans le processus de réalisation de soi.

Cependant, qui dit performance sociale dit également comportements à adopter et lignes de conduites à suivre. De ce point de vue, l’individu masculin doit apprendre à « se vendre » à sa Dulcinée, à montrer qu’il ferait « un petit ami idéal ». Seulement, se lancer dans une telle entreprise implique d’avoir une représentation de ce que serait un « petit ami idéal », ce qui découle de la représentation de la personne convoitée. Or nous touchons là à un point des plus problématiques : nombreuses sont les représentations genrées qui nous entourent : films, publicités, journaux, débats publics…toutes nous donnent des images de ce que « sont les hommes » et de ce que « sont les femmes », et donc de ce « qu’ils aiment » respectivement. Et c’est justement ces représentations sociales qui sont au cœur des dynamiques d’émergence du concept de Friendzone.

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En effet, les représentations que nous voyons dans la vie de tous les jours sont une importante source de construction de nos représentations personnelles. Ainsi, nombreux sont les films qui représentent les femmes comme “voulant ça malgré elle”, aimant « les salauds » – la carrière d’Harrison Ford est notamment jalonnée de cette représentation de la femme – ou encore comme des créature fragiles attendant gentillesse et attention de la part des hommes. De plus, ces médias suivent de manière écrasante un schéma de réussite dans l’entreprise de séduction : l’individu masculin, malgré les refus de la personne convoitée, parvient toujours (notamment en devenant gentil et attentionné) à séduire l’élue de son cœur. De là découle notamment la large littérature de “techniques de séductions”, censées permettre à l’individu qui les utilise de séduire qui il souhaite. Cependant, ces représentations genrées reposent sur une vision caricaturale des genres, ne serait-ce que parce qu’ils présentent des éléments comme plaisant « aux femmes » en général. Ainsi, il semble « logique » à beaucoup qu’un jeune garçon, s’il montre de la gentillesse à une personne convoitée, verra son désir d’une relation amoureuse avec cette dernière se réaliser « nécessairement » : on retrouve ainsi la vision contractuelle des relations, visible à travers la citation 5.

Citation 5 : « Au fond j’étais à l’époque persuadé d’être en première place pour devenir son mec, qu’il suffisait simplement qu’elle ait le déclic.[…] Jeune et naïf, je pensais qu’il suffisait de jeter de la gentillesse sur une fille pour qu’elle tombe amoureuse. Voilà ce qu’on apprend dans les bouquins pour ados : sois prévenant et toujours à ses côtés, et elle va OUVRIR LES YEUX. »

Or la réalité des rapports de genre est bien différente : les personnes ne se définissent pas de manière uniforme en fonction de leur genre, et il n’existe pas de « méthodes de séduction » universelles et infaillibles associées à un genre ou à un autre. Ainsi, les individus masculins « Friendzonés » se trouvent dans une situation proche du comportement décrit par Merton dans «Structure sociale, anomie et déviance»: ils sont en accord avec les buts fixés par le modèle patriarcal de la séduction, mais les moyens qui leur sont proposés pour réussir ne fonctionnement pas. De ce fait, il existe un décalage entre le but attendu « légitimement » par l’application de moyens « légitimes » et le résultat obtenu. Dès lors, le refus apparaît comme une « rupture de contrat » : c’est un élément visible dans les citations 1,3,4 et 5. Or, contrairement à la délinquance qui dans l’article de Merton, fournit des méthodes alternatives à l’obtention des buts, il n’existe pas de telles méthodes alternatives dans le rôle de la séduction. De ce point de vue, le fait que les cercles masculinistes utilisant la Friendzone comme principe fédérateur pratiquent de manière fréquente une dédiabolisation du viol peut être expliqué : le viol s’il est une méthode déviante et immorale, permet d’atteindre une part du but attendu. Dès lors l’individu ne comprend pas ce qui, dans son entreprise, a pu entraîner son échec : il se trouve en pleine situation de perte de repère, et donc en situation d’anomie. La Friendzone permet de remplir ce décalage entre but et moyens adéquats : L’échec des entreprises de séduction est expliqué par l’idée que ce sont les filles qui ont joué avec les normes. Elles font croire à une possible relation pour en tirer bénéfice. On retrouve cette vision dans la citation 1, dans l’extrait de conversation 1 (en annexe) ainsi que dans la citation 6.

Citation 6 : « Il ne s’est pas arrêté là et m’a finalement accusé de l’avoir utilisé comme mouchoir pour éponger mes chagrins, en lui faisant miroiter une possibilité de relation mais « en gardant mes distances ». Quand ? Comment ? Je n’en sais rien.»

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Dès lors, on comprend comment la Friendzone est devenu un élément normatif permettant l’expression d’une frustration forte d’individus qui se voient refuser ce qu’ils pensaient être socialement leur du. La Friendzone devient le seul élément qui leur permet de se rattacher aux normes de la société, et de conserver leur estime d’eux-mêmes : le décalage entre le but attendu et le résultat obtenu est expliqué par une manipulation des représentations par les personnes convoitées, et non comme une inexactitude de ces représentations. Pour autant, elle représente un risque important dans la perpétuation de ce décalage : étant un concept populaire, de plus en plus d’individus ont tendance à rattacher leur situation personnelle aux représentation des femmes que la Friendzone propose, perpétuant ainsi les problèmes liés aux représentations des rapports de genre plus globalement notamment sur la dimension sexuelle de ces derniers, à travers la problématique de la culture du viol.

Travail fait pour le Module transdisciplinaire « Penser le Genre »
par Victor Coutolleau et Maelle Lafond

Annexes

Extraits de conversations :
Extrait 1: http://danstonchat.com/13875.html

Bibliographie :
« Structure sociale, anomie et Déviance » de Robert.K.Merton, in Éléments de Théorie et de méthode sociologique
« Pourquoi l’amour fait mal : L’expérience amoureuse dans la modernité », d’Eva Illouz, Seuil

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